27 juillet 2008
Le temps seul est à nous
La fin de la journée arrivée, se risque-t-on à entreprendre, à la manière des «examens de conscience» d'autrefois, un bilan des heures écoulées, force est de le constater : que de temps perdu, gâché, mal employé, passé à des actions insignifiantes, de molles rêvasseries, des paroles déplacées. Un trésor dilapidé. Une perte irréparable.
Recueille le temps !
Ce temps, comment donc le retrouver ? En lisant Proust, peut-être, ou Sénèque, dont les Lettres à Lucilius, ouvertes cette semaine, débutent, de façon tout à fait significative, par cette grande question. La première exhortation du sage stoïcien concerne, précisément, la préservation et la reconquête du temps.
«Fais-le, mon cher Lucilius : affirme ta propriété sur toi-même, et le temps que, jusqu'ici, on t'enlevait, on te soutirait ou qui t'échappait, recueille-le, préserve-le. [...] Certains moments nous sont retirés, certains dérobés, certains filent. La perte la plus honteuse, pourtant, est celle que l'on fait par négligence. Veux-tu y prêter attention : une grande partie de la vie s'écoule à mal faire, la plus grande à ne rien faire, la vie tout entière à faire autre chose.»
Il importe donc de nous amender et de faire bon usage du seul bien qui, en définitive, nous soit propre : «Toute chose, Lucilius, est à autrui, le temps seul est à nous ; c'est l'unique bien, fugace et glissant, dont la nature nous a confié la possession...»
À lire : Sénèque, Lettres à Lucilius, traduction et édition par Marie-Ange Jourdan-Gueyer, Paris : Flammarion, 2008, dans Sénèque - Les Stoïciens (Le Monde la la philosophie).
Notre photo : horloge à automates (XVIe siècle) de la cathédrale de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). Mars, dieu de la guerre (à gauche) et un Faune, symbolisant les plaisirs de la vie (à droite) marquent l'heure en frappant sur la tête du Temps, représenté sous les traits d'un vieillard (au centre).
22 juillet 2008
L'utilité des livres selon Sénèque
Amoureux des livres, si l'on en croit l'étymologie, le bibliophile, volontiers présenté comme maniaque, parfois misanthrope, passe pour apprécier surtout la parure extérieure des volumes qu'il accumule «pour la montre», sans en tirer le profit moral, intellectuel, spirituel qu'une lecture approfondie des textes lui offrirait. On trouve chez La Bruyère et, après lui, sous la plume de bien des auteurs du XIXe ou du début du XXe siècle des portraits aigres-doux d'amateurs confits en dévotion devant quelque reliure aux armes.
En vérité, la critique de l'usage à vrai dire purement ornemental, ou supposé tel, des livres ne date pas d'hier. On trouve déjà, chez le philosophe latin Sénèque, au Ier siècle ap. J.-C., une condamnation de la bibliomanie.
Des livres pour l'ornement de la salle à manger
Ainsi, dans le traité De la tranquillité de l'âme, écrit-il : «Tel homme, qui n'a pas même la culture littéraire d'un enfant, a des livres qui, sans jamais servir à ses études, sont là pour l'ornement de sa salle à manger. Qu'on se borne donc à acheter des livres pour son usage, et non pour en faire étalage. [...] Pourquoi cette indulgence exclusive pour un homme qui [...] baille au milieu de ces milliers de livres, et met tout son plaisir dans leurs titres et dans leurs couvertures ?» Vieux débat, comme on voit...
À lire : Sénèque, De la vie heureuse et De la tranquillité de l'âme, préface de Gilles Van Heems, Paris : Librio, 2005.
Nos photos : librairies d'ancien, à Malaga (Espagne), en haut, et Nancy (Meurthe et Moselle), en bas.













