12 octobre 2008
Dans le jardin de la culture
Dans un très beau petit livre, laconiquement intitulé Le Dialogue, François Cheng retrace son itinéraire linguistique, les richesses infinies mais aussi les grandes difficultés nées de la rencontre, de la coexistence et de l'échange entre deux langues, le chinois et le français, et les deux cultures dont elles sont à la fois l'expression et l'instrument.
J'y relève une belle définition de la culture comme un jardin, où l'un contribue au divers, où l'individualité unique de chaque personne rejoint un ensemble plus vaste, qu'il enrichit et dont il se nourrit. «L'image idéale d'une culture n'est-elle pas un jardin à multiples plantes qui rivalisent de singularité et qui, par leurs résonances réciproques, participent à une oeuvre unique ?»
À lire : François Cheng, Le Dialogue : une passion pour la langue française, Shanghai : Presses littéraires et artistiques de Shanghai ; Paris : Desclée de Brouwer, 2002.
Nos photos : au Jardin botanique de la ville de Metz, à Montigny-lès-Metz (en haut) ; au parc de la Pépinière de Nancy (au milieu) ; dans un jardin de Biscarosse (Landes), en bas.
03 août 2008
Goethe et la cathédrale de Strasbourg
Étudiant à Leipzig, Goethe se rend à Strasbourg en 1770, pour y poursuivre ses études. Ce séjour en Alsace fut décisif dans la jeunesse du poète. Il parcourut la campagne, séduit par sa beauté, dans un esprit qui n'est pas sans rappeler celui de Rousseau. Dans un village de la plaine, Sessenheim, entré de ce fait dans l'histoire littéraire européenne, Goethe fit la rencontre de Frédérique Brion, vers laquelle le porta une tendre inclination.
Plus mon admiration croissait...
À Strasbourg, le futur licencié en droit se consacrait aussi à l'architecture religieuse, visitant de façon répétée la cathédrale. Dans ses mémoires, Poésie et Vérité (Dichtung und Wahrheit), Goethe dit toute son admiration pour ce monument exemplaire d'un art improprement qualifié, à ses yeux, de gothique, qu'il découvrit peu à peu.
«Bien que je fusse enthousiasmé dès le premier coup d'oeil par ce monument, il me fallut beaucoup de temps pour me pénétrer profondément de sa beauté.» De longues pages décrivent l'édifice dans toutes ses parties, que le jeune homme étudiait et dessinait. «Plus j'examinais, plus j'étais frappé d'étonnement ; plus je m'amusais et je me fatiguais à mesurer et à dessiner, plus mon admiration croissait...»
L'alliance du sublime et de l'agréable
La façade, par exemple (notre photo ci-dessus), se caractérise par une admirable union du sublime et de l'agréable, aussi dissemblable que paraissent ces sentiments. «Pour que le gigantesque, en se présentant comme masse à nos yeux, ne nous effraie pas, pour que nous ne nous y perdions pas en cherchant à pénétrer ses détails, il faut qu'il contracte une alliance contre nature et en apparence impossible ; il faut qu'il s'unisse à l'agréable.»
Le nom mal famé de gothique
Pour qualifier un chef-d'oeuvre comme la cathédrale de Strasbourg, le terme péjoratif de gothique ne saurait décidément convenir. L'édifice alsacien apparaît, pour Goethe, comme l'exemple par excellence, d'un art qu'il qualifie plus simplement d'allemand.
«Trouvant cet édifice bâti avec tant de perfection sur une ancienne terre allemande et dans une époque tout allemande, apprenant, de plus, que le nom de l'architecte, qu'on lisait sur une tombe modeste, était allemand par la consonance et par l'origine, j'entrepris, dans mon enthousiasme pour cette oeuvre d'art, de changer le nom mal famé de gothique, donné jusqu'alors à cette architecture, et de la revendiquer pour mon pays en lui donnant celui d'architecture allemande.»
«Diese charakteristische Kunst ist nun die einzig wahre!» Une telle exaltation d'un art «qui est désormais le seul vrai» se fait, dans les écrits de Goethe, au détriment du rococo et du classicisme français.
En 1771, Goethe, licencié en l'un et l'autre droit s'établit à Francfort en qualité d'avocat. Il ne consacra à cet office qu'un temps mesuré, préférant l'étude des arts et la Muse aux plaidoiries.
À lire : Goethe, Ses Mémoires et sa Vie, Vérité et Poésie, Paris : Le Signe, 1979 (reproduction en fac-similé de l'édition traduite et annotée par Henri Richelot, Paris : librairie J. Hetzel, 1863), t. II, p. 154-160.
31 juillet 2008
C'est le voyage qui vous fait
Le désir de changer de lieu vous taraude ; être ailleurs plutôt qu'ici, respirer un autre air, oser peut-être se lancer dans l'expérience de l'inconnu, renoncer au confort du familier. Dans quelle direction diriger ses pas, vers quel cap mettre les voiles ? De quelle terre lointaine nourrir ses rêves ? Laissons, pour notre part, aux voyageurs aguerris «l'usage du monde», que nous explorons, quant à nous, surtout à travers les mots et les images des écrivains, des poètes ou des artistes.
Les atlas sur le tapis
Nicolas Bouvier, se souvenant de Baudelaire, évoque la puissance évocatrice des cartes, les rêveries que font naître les toponymes colorés. «C'est la contemplation silencieuse des atlas, à plat ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu'on y croise, aux idées qui vous y attendent. [...]»
On s'en va pour de bon
Pourquoi, contre tout, le voyageur prend-il la route ? Quelles raisons, bonnes ou mauvaises, l'animent donc ? «La vérité, c'est qu'on ne sait nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu'au jour où, pas trop sûr de soi, on s'en va pour de bon.»
Bientôt, les illusions tombent. «Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait.»
À lire : Nicolas Bouvier, L'Usage du monde, dessins de Thierry Vernet, Paris : Petite bibliothèque Payot, 2001 (Voyageurs).
Notre photo : un gouvernail reconverti en rose des vents à Torremolinos (Espagne). On notera la position inversée de l'est et de l'ouest. On croit se diriger vers l'Inde et on se retrouve en Amérique...
29 juillet 2008
Vagabondages
Trop vite. Tout va trop vite ! Peut-être les vacances, auxquelles il faudrait imposer le singulier - la vacance estivale - favorisent-elles une forme de réappropriation du temps par l'exercice conjugué de la lenteur et des détours, la redécouverte d'un certain art du vagabondage, auquel invite par exemple Milan Kundera.
«Pourquoi, demande l'écrivain tchèque, le plaisir de la lenteur a-t-il disparu ? Ah, où sont-ils, les flâneurs d'antan ? Où sont-ils, ces héros fainéants des chansons populaires, ces vagabonds qui traînent d'un moulin à l'autre et dorment à la belle étoile ? Ont-ils disparu avec les chemins champêtres, avec les prairies et les clairières, avec la nature ?»
À lire : Milan Kundera, La lenteur, préface de François Ricard, Paris : Gallimard, 2005 (Folio).
Notre photo : un paysage en Moyenne Alsace.



















